A-t-on le droit de mentir ?

Lorsqu’on parle du mensonge et de sa légitimité, la querelle entre Constant et Kant sur ce sujet est la plus connue, la plus polémique et la plus intéressante.Pour ceux qui ne la connaissent pas, je vais la résumer ; cela nous permettra d’entrer directement au cœur de la problématique du mensonge qui, on le rappelle, consiste à faire passer volontairement le vrai pour faux, le certain pour douteux. Il n’existe de mensonge sans l’intention de mentir. Si l’intention disparaît, on se trompe mais on ne ment pas.

Vulgarisation de la morale de Kant

Dans la morale de Kant, seul compte l’intention (désintéressée) ainsi que l’action faite par devoir. Pour qu’un acte soit moral, il faut que la maxime de mon action, c’est-à-dire la règle par laquelle je me détermine, vaut pour tout autre que moi, cela veut dire qu’elle vaut indépendamment de tout intérêt personnel, de tout penchant, de tout désir égoïste. Je ne mens pas pour garder mes amis, mais je mens parce que je ne dois pas mentir, je ne mens pas par pur devoir. La prétention à l’universalité de mon non-mensonge est donc vérifiée. La moralité de mon action, donc, ne tient pas au contenu de mon action, aux effets de cette dernière, mais par le principe par lequel je me détermine. Dès lors, si le principe de toujours dire la vérité nous apparaît comme un devoir, a-t-on le droit de mentir ?

La fameuse querelle

Benjamin Constant, dans Des Réactions Politiques, reproche à un « philosophe allemand », dont il se plaît bien de taire le nom, de considérer le devoir de véracité comme un principe abstrait et absolu. De cela, il conclut qu’il faut toujours dire la vérité même aux « assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison ». Il est clair que si des brigands venaient à chercher un de nos amis que nous cachons chez nous, nous affirmerions que nous le cachons. Cela semble être une évidence face à laquelle le rigorisme kantien ne tient pas compte. Il semblerait donc qu’il faille dire la vérité dans certains cas et dans d’autres non. C’est ce que Benjamin Constant a compris puisque « le principe moral, par exemple, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. » L’objection est forte, et il semblerait que cette objection vienne contredire le système kantien sur ce point, qu’on ne puisse donner raison qu’à Constant.
Or, Kant s’y refuse et décide de lui répondre dans un petit opuscule dont le titre résume l’enjeu : Sur un prétendu droit de mentir par humanité. Il répond que « la véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il en puisse résulter pour lui ou pour un autre ». Quand bien même mon mensonge ne nuirait pas à autrui, ce serait une « injustice faite à l’humanité en général ». Alors que Constant préconisait de dire la vérité à ceux qui en ont le droit, Kant pense que c’est un devoir reposant sur un principe absolu. On est tenté de donner raison à Constant, de dire que le devoir de vérité n’est ni absolu, inconditionné, ni universel ; que c’est un devoir relatif dépendant de situations particulières.

« On est tenté de donner raison à Constant, de dire que le devoir de vérité n’est ni absolu, ni inconditionné, ni universel ; que c’est un devoir relatif dépendant de situations particulières. »

Le problème de cette querelle est l’ignorance de Constant concernant la morale de Kant. Kant dans sa morale part du jugement et de ce qui devrait être, il part donc du droit. Il a une position anti-conséquentialiste où les effets de l’action ne sont pas pris en compte pour juger de la moralité de l’acte, seule l’intention compte. Lorsque Constant nous parle des conséquences d’une application d’un principe pris « d’une manière absolue et isolée« , il fait preuve d’un contre-sens total, car il passe du droit au fait. Dans un monde où règne le droit, pris au sens de ce qui devrait être, les conséquences importent peu puisque, précisément, elles sont sans importance. C’est le monde du règne des fins en soi de Kant où le bien ne peut que régner. Comme si Kant allait ouvrir à des brigands qui recherchaient son ami qu’il cachait ! Sitôt que l’on fait descendre le droit au fait, on voit apparaître des conséquences fâcheuses.

« L’erreur de Constant a été de descendre du droit aux faits. »

Le problème est que ni l’expérience ne s’est haussée au niveau du droit – d’où la nécessité d’une morale qui commande à priori – ni Kant ne mêle le droit et les faits. Selon moi, la critique de Constant est nulle et non avenue. Que la vérité est un devoir, cela est un fait de raison, selon Kant. La vérité a une très grande valeur ; si grande que certains philosophes prétendent consacrer leur vie à elle, en témoigne la devise de Rousseau : « Vitam impendere vero. Voilà la devise que j’ai choisie et dont je me sens digne ». Le cas Rousseau est intéressant car il exprime cette difficulté de ne jamais mentir et de toujours dire la vérité. Dans les Rêveries du promeneur solitaire, il raconte l’expérience « d’un mensonge affreux lors de sa première jeunesse« . Il précise bien que ce mensonge était « un grand crime en lui-même« , donc indépendamment de ses effets. Devant une telle responsabilité, qu’impose cette devise, il se pause la question de savoir si l’on peut tromper innocemment puisqu’on ne peut pas toujours dire la vérité ? Cette question est, selon moi, la conciliation entre le droit et les faits, la marche vers le droit, l’avènement d’un monde, la route que tout le monde devrait emprunter. Cette question n’est pas intéressante dans son contenu, mais plutôt dans sa forme. La réflexion de Rousseau est celle-ci : il est clair que je ne pourrai pas toujours faire le bien, alors comment réduire le mal autant que possible ? Cela va même encore plus loin, il se pose la question de savoir comment ce mal, qui est le mensonge, peut ne pas nuire ? Et pour cela, il a recours à la notion de fiction, c’est d’un mensonge dont l’intention est de ne pas nuire.  » Pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l’intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude que l’erreur dans laquelle on jette ceux à qui l’on parle ne peut nuire à eux ni à personne en quelque façon que ce soit ». Le problème de ce mensonge innocent qu’il appelle « fiction » est de savoir s’il ne va pas nuire aux gens. Or, il dit lui-même que « juger les discours des hommes par les effets qu’ils produisent c’est souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles et faciles à connaître, ils varient à l’infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus ». La difficulté semble insoluble.

« Le but, dans une perspective où la vérité est un devoir absolu, est moins de réduire le mensonge que de le transformer … en fiction. »

Ne pas confondre le droit et les faits est au cœur de la problématique du mensonge, et de beaucoup d’autres. Machiavel, dans Le Prince, écrivait qu » il y’a si loin de la façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui confond ce qui se fait avec ce qui devrait se faire, apprend à se détruire plutôt qu’à se préserver ». Il avait raison. Le but, dans une perspective où la vérité est un devoir absolu, est moins de réduire le mensonge que de le transformer … en fiction.

Moltaigo.

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